Lotus a commis une erreur politique

Son nom sonne comme une musique. Mais la mélodie, cette saison, a vire du guilleret au lugubre, du léger au rauque. Elio de Angelis est un homme en colère.

De Angelis était à Monza pour disputer son centième Grand Prix. Deux victoires seulement figuraient à son palmarès, décrochées en sept saisons de bons et loyaux services. Considère comme l’un des plus purs stylistes du plateau, il fut souvent privé de la réussite qu’il méritait.

Gérard Ducarouge, grand manitou technique de l’équipe Lotus, le côtoie depuis trois ans et dit de lui : « Elio a un talent naturel extraordinaire, double d’une expérience exceptionnelle pour un pilote aussi jeune. Par sa correction, sa gentillesse et son honnêteté, c’est un véritable gentleman. Il compte assurément parmi les personnages les plus agréables de la Formule 1 ».

Confronté auparavant à Nigel Mansell, un pilote courageux mais un tantinet brouillon à ses heures, notre Romain bénéficiait de toutes les faveurs chez Lotus, écurie dont il constituait l’évidente figure de proue. Et puis Senna est arrivé, compliquant singulièrement la vie d’Elio : l’idole, désormais, ce n’était plus lui.

L’étonnant Ayrton a rallié tout le monde à sa cause. Le fier de Angelis, bien servi pourtant au plan mécanique, n’a plus trouvé autour de lui la même ferveur. Mal à l’aise s’il ne sent pas une totale confiance à son égard, il en a conçu une certaine amertume. Au début de l’année, il disait le plus sérieusement du monde : « Je crois que je vais vivre ma dernière saison chez Lotus ». Cette prédiction, aujourd’hui, n’a jamais été aussi près de se réaliser.

Oh, tout cela n’a pas empêché Elio de signer une étonnante pole position canadienne au nez et à la barbe du prophète Ayrton, ni de longtemps raster en lice dans la course au titre face à Prost et Alboreto. Tout comme l’année dernière, jusqu’à mi-saison, il avait été le seul à ne pas être irrémédiablement décramponné par Lauda et Prost. Mais 84 c’était 84. En ce qui concerne 85, Elio pense qu’il aurait pu faire beaucoup mieux : « Je crois que mon équipe a commis une erreur politique cette saison. Pendant la première partie de l’année, j’ai eu de bonnes possibilités de gagner des courses. Nous disposions d’une très bonne voiture très bien équilibrée. Que s’est-il passé ensuite ? Va savoir. A cause du contrat me liant à Lotus, je ne peux pas tout dire aujourd’hui. J’espère que je pourrai parler un peu plus à la fin de l’année. Mais de toute façon, il y a eu un problème : je pense que j’ai réalisé cette année une performance moyenne. La politique du team Lotus n’était pas bonne ».

Quelle est l’erreur politique dont tu parles ?

C’est difficile à dire aujourd’hui. Pose-moi à nouveau la question à la fin de l’année, c’est mieux.

Ce n’est donc pas pour les mêmes raisons que l’an dernier que tu as perdu le championnat en 85.

Non, ce n’est pas du tout pour les mêmes raisons. L’année dernière, nous avions, de la même façon, une voiture très bien équilibrée. Mais les pneus Goodyear, dont nous disposions, n’étaient pas aussi bons que les Michelin. Et en plus, le moteur Renault était à un moins bon niveau que cette année. L’équipe Lotus ne pouvait pas faire mieux que ce qu’elle a fait l’année dernière avec ces pneus et ce moteur. Les McLaren étaient alors littéralement invincibles. Cette année, elles étaient à notre portée.

Si je comprends bien, Lotus aurait pu faire mieux en 85 ?

Oui. Obligatoirement. Nous avions en mains tous les éléments pour bien faire. Mais il y a eu cette erreur politique dont je parlais.

Alors, si vous aviez la bonne voiture, le bon moteur, et les bons pneus, c’est la politique concernant les pilotes qui a péché ?

Oui, je crois que c’est ça.

Ce qui a principalement changé dans l’équipe Lotus, c’est donc l’arrivée d’un autre pilote ?

Je pense que dans toutes les équipes, si on veut faire une bonne saison, si on a le potentiel pour remporter le championnat du monde, il ne faut pas seulement se préoccuper des questions matérielles. Un pilote a également besoin d’un bon moral.

C’est ce qui t’a manqué cette année ?

Comment dire ? J’avais un très bon moral. Mais la situation chez Lotus a été telle que le team a fait tout ce qu’il fallait… Pour que mon moral ne soit pas plus élevé. Je pense que personne n’était contre moi. Mais personne n’était pour moi, non plus. Un pilote a besoin de deux éléments : un bon matériel, et un bon soutien moral. Un juste équilibre entre ces deux choses est absolument nécessaire. Si l’un des deux éléments vient à manquer, on n’est pas dans la meilleure position pour gagner le championnat.

Est-ce la raison pour laquelle tu envisages sérieusement de quitter Lotus ?

J’examine actuellement toutes les propositions que j’ai reçues, y compris celle de Lotus. Si quelque chose change au sein de l’équipe Lotus, je resterai. Sinon je partirai.

Où aimerais-tu aller ?

Ligier m’a fait une bonne proposition. Ce n’est pas une très grande écurie mais elle a beaucoup de potentiel pour l’année prochaine. Et surtout, il s’agit d’une petite famille, et elle pourrait me redonner le moral que j’ai perdu chez Lotus. J’ai reçu une autre proposition intéressante de la part de Brabham. Toleman m’a également contacté, mais c’est une chose secondaire. Et puis je poursuis mes discussions avec Lotus. S’ils changent, comme je te le disais, quelque chose dans l’équipe, je resterai peut-être une année encore. Mais, pour tout dire, cela me parait très difficile et improbable.

Pourquoi ? Que faudrait-il que Lotus change pour que tu restes ?

C’est une question politique. On ne peut pas avoir deux voitures aussi bien suivies l’une que l’autre dans une écurie. Je crois comprendre que Senna a une priorité pour l’an prochain. Alors si mon team-manager ne change pas quelque chose, ce n’est pas, pour moi, une position facile à accepter.

Ce qui apparait, c’est que l’arrivée de Senna a rendu ta vie beaucoup plus difficile chez Lotus.

Ce n’est pas seulement parce qu’il est rapide. Mes coéquipiers ont toujours été des bons pilotes. Senna n’est pas plus rapide que les autres. Mais il est arrivé dans l’équipe au bon moment. De surcroît, il a senti qu’il était embauché parce qu’on tenait particulièrement à lui. Il a été mis en position de faire au mieux. Les conditions n’étaient pas les mêmes pour moi. Je n’ai rien contre Ayrton. Il a réalisé de très belles choses. Il a couvert une bonne saison, il a prouvé qu’il était très rapide. Il a eu la possibilité de le faire. Et moi je ne l’ai pas eue.

Tu penses être aussi rapide que lui ?

Je pense avoir prouvé à plusieurs reprises que j’étais au moins aussi rapide que lui, quand les conditions étaient parfaitement égales et que je n’avais aucun ennui de pneus, de moteur ou d’autre chose. Quelquefois, j’ai été plus rapide, oui.

Au fond, on peut dire que ta vie a toujours été difficile en Formule 1 : tu cours depuis 79, et tu n’as gagné que deux courses. Remporter des Grands Prix, ça te parait très difficile.

Quand on a la bonne voiture, ce n’est pas très difficile de gagner des courses. Malheureusement, pour différentes raisons, on n’a pas très souvent la bonne voiture. En tout cas, tel fut mon cas. J’ai presque autant d’expérience que Nelson (Piquet), nous avons débuté pratiquement en même temps, et il a gagné deux championnats ! J’ai délibérément choisi de rester longtemps fidèle à Lotus, qui était l’une des meilleures équipes mais qui n’a pas eu pendant longtemps le potentiel de remporter le championnat du Monde. Il nous a toujours manqué quelque chose. Principalement une question de matériel, de voitures.

C’est pour ça qu’il est peut-être dommage de quitter Lotus quand Ducarouge est là. Lui, il sait faire de bonnes voitures.

Ce qu’a fait Gérard a été fantastique. Il a énormément apporté à Lotus. Cela dit, un bon ingénieur, c’est important, mais ce n’est pas tout. Il faut aussi un bon budget, des bons moteurs, des bons pneus, etc… En ce moment, Lotus n’a pas tout pour gagner un championnat.

Chez Lotus, personne n'était contre moi. Mais personne n'était pour moi non plus.

Qu’est-ce qui manque ?

Tout est un peu lié. C’est une question d’organisation, c’est aussi une question d’argent. Je pense que Renault devrait apporter une aide supplémentaire à Lotus la saison prochaine. Cette année, ils ont éprouvé trop de difficultés à fournir quatre équipes. Cette politique n’était pas la meilleure. Cela devrait aller mieux en 86. Je pense que Lotus peut figurer au rang des meilleures équipes l’année prochaine. Aujourd’hui, non.

Michele Alboreto est arrivé en Formule 1 longtemps après toi. Il se bat en ce moment pour le titre. Qu’est-ce que ça t’inspire ? Est-ce que ça te met en colère ?

Non. Je suis très jeune, plus jeune que Michele. J’ai beaucoup plus d’expérience que lui. Et j’ai encore dix ans devant moi en Formule 1. Je ne ressens aucune colère, ni contre lui, ni contre personne. Je n’ai pas encore eu ma chance. D’autres pilotes ont eu la leur. Mon tour viendra plus tard, c’est sûr.

Tu penses rester encore dix ans on Formule 1 ?

Oui. Pourquoi pas ? J’ai 27 ans. J’en aurai alors 37, l’âge auquel Niki se retire.

Et après, que souhaiterais-tu faire ?

Peut-être prendrai-je la suite de mon père. Il est dans les affaires immobilières. C’est le travail de ma famille. Quand je quitterai la Formule 1, je penserai à ça.

As-tu encore la même motivation qu’à tes débuts en F1 ?

Peut-être ai-je plus encore de motivation aujourd’hui que la première ou la deuxième année. Aujourd’hui, je pense que le monde de la Formule 1 me doit quelque chose. Je donne tant à la Formule 1 qu’elle me doit une compensation. Il est temps qu’elle me rende ce que je lui donne. C’est pour ça que je fais encore des efforts. Je sais que je suis bon. Je sais que je suis rapide. Je sais que j’ai beaucoup d’expérience, et plus encore de motivation. Je veux gagner. J’ai 27 ans. J’ai encore beaucoup d’opportunités devant moi.

A quoi aspires-tu ? A gagner des courses ? Ou à gagner le championnat ?

Gagner des courses, c’est bien. Mais il est plus important de gagner le championnat du monde, même avec peu de victoires. Je voudrais gagner trois ou quatre courses supplémentaires, et même dix courses supplémentaires. Toutefois, je préférerais avoir un championnat, c’est la chose la plus importante.

A ton avis, qui est actuellement le meilleur pilote en Formule 1, et à quel niveau es-tu par rapport à lui ?

Quelques pilotes répondent parfois à cette question, mais comment peuvent-ils faire ? Il est très difficile d’établir des comparaisons objectives entre pilotes. Si on perd un peu de pression de suralimentation, ce qui est assez fréquent, les temps sont aussitôt moins bons d’une seconde au tour. Il n’y a pas un pilote au-dessus du lot, mais cinq ou six. Je fais partie de ces cinq ou six pilotes. Bien sûr, je pense être le meilleur parmi eux. Maintenant, pose la question à chacun : ils te diront tous la même chose ! Senna fait également partie des six.

Et avec lequel préfèrerais-tu faire équipe ?

Prost. Parce que c’est vraiment un professionnel. Il fait tout ce qu’il faut pour améliorer sa voiture et en tirer le meilleur parti. Et il ne fait pas de sales coups. Je crois qu’il a appris ça au contact de Niki. J’aimerais également avoir un jour Rosberg pour coéquipier. C’est un pilote fantastique, pour les mêmes raisons.

Senna n'est pas plus rapide que les autres. Mais il est arrivé dans l'équipe au bon moment.

Continuons la série des questions traditionnelles : tu es un pilote italien ; rêves-tu d’aller chez Ferrari ?

Comme je le disais tout à l’heure, j’ai encore dix ans devant moi pour penser à Ferrari. Un jour, ils me demanderont peut-être de conduire pour eux. Je l’espère en tout cas. La chose a déjà failli se faire dans le passé, mais les circonstances ne s’y sont pas prêtées. Le moment n’était pas venu. Maintenant je suis prêt… mais je ne vois personne de chez eux venir me solliciter. Je pense que ça arrivera dans les dix prochaines années, j’en suis sûr.

Tu n’as pas l’air de faire une fixation à ce sujet ?

Si j’attendais une proposition de Ferrari, j’arrêterais de courir. Qu’un jour Ferrari vienne me chercher, tant mieux. Mais la course automobile, qu’on appartienne ou pas à l’équipe Ferrari, c’est toujours la course automobile. Pour moi, l’important est de réussir ce que je fais. Si je gagne au volant d’une Lotus ou d’une Ferrari, pour moi, c’est la même chose : pas de différence.

Est-ce qu’en-dehors des courses tu penses beaucoup à la course ? Est-ce l’essentiel de la vie ? Apprécies-tu, par exemple, toutes ces journées d’essais privés ?

J’aime faire le travail nécessaire. Je n’aime pas « sur-travailler », en faire trop si tu préfères. Je n’apprécie guère tous ces essais privés. Ce n’est pas comme ça que je conçois le sport automobile. On parle de réduire le nombre de journées d’essais l’année prochaine. Ce serait une heureuse décision. Celui qui sait régler une voiture rapidement sera en meilleure position, parce qu’on aura moins de temps pour le faire.

Si j'attendais une proposition de Ferrari, j'arrêterais de courir.

Et l‘argent ? Tu es déjà riche, mais c’est important pour toi ?

Je considère que l’argent est très important, parce qu’il est représentatif de la valeur d’un pilote. Mon but principal est de gagner des courses et surtout le championnat du monde, pas de gagner de l’argent. Mais la valeur qu’on te reconnait se traduit par de l’argent.

Tu prononces une évidence : meilleur tu es, plus tu gagnes !

Non, je pense l’inverse : plus tu gagnes… et plus on pense que tu es bon !

Est-ce que l’équipe Lotus est meilleure aujourd’hui avec Warr et Ducarouge qu’elle ne l’était du temps de Colin Chapman ?

Je pense que le meilleur compromis aurait été Colin Chapman avec Gérard Ducarouge. Peter Warr a fait beaucoup de bonnes choses pour l’équipe Lotus, mais également beaucoup de mauvaises choses. J’aime beaucoup Gérard. J’aimais bien Colin. Je n’aime pas beaucoup Peter en ce moment !

© 1985 Auto Hebdo • By Eric Bhat • Published for entertainment and educational purposes, no copyright infringement is intended.

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